Nous avons dessiné dans le sable un quadrillage à seize cases, tracé des lignes horizontales, verticales et diagonales.
Aux deux extrémités, deux gros galets. Il joue les tigres. Au croisement des diagonales, on a disposé une vingtaine de petits cailloux par famille de cinq . Je joue les moutons.Les tigres ont faim, ils doivent manger les moutons. Les moutons ont peur, ils doivent fuir et rendre
impossible la chasse. La partie commence.
Quel jour sommes-nous ?
J'ai égaré la réponse. Je sais qu'il est tard. Je sais aussi qu'ils m'attendent. J'ai su un jour que certaines questions attendent longtemps leur réponse.
Aujourd'hui est un jour de brume et de chaleur. Ma peau est moite. Mes doigts
collent au clavier. Ma tête est une pelote de laine qui cherche à tisser une
histoire. Au loin des hommes chantent, répètent en choeur des psaumes coraniques.
Nous sommes vendredi.
J'ai voulu attendre, trouver des mots et des images loin d'une forme
narrative, loin d'une description chronologique. Offrir des pensées relatives
et indirectes, sorte de flous poétiques référés à des moments vécus, sorte
d'expressions illustrant des portraits d'homme et de femme. Offrir des
fragments de dialogues, des extraits de textes écrits ici, témoigner les envies
et les rêves de ceux qui sont mes amis.
Bien des moments se sont accumulés depuis mon départ, et les rencontres faites
ici et là aux abords de ce sentier sans toit m'apportent souvent confusions et
incompréhensions. Nos différences sont troublantes. Elles alimentent des
échanges houleux. Elles statufient nos convictions et rendent nos croyances
irréversibles.
Tu crois, je ne crois pas. Vous ne croyez pas, nous croyons.
Il aimait le chocolat . Ca lui était défendu. Mais derrière sa moustache
malicieuse, il grimaçait en cachette les dents pleines de chocolat.
J'aimais suivre les rituels que Monsieur Ganoune avait instauré entre lui et
moi. Cela commençait toujours de la même manière. Vers 8 heures du matin alors
que toute la famille dormait encore ; il me pinçait vigoureusement mon orteil
droit en me prononçant ces mots : Lève toi. Je ne suis pas du matin, J'ai
toujours été très admiratif des gens qui savent se lever en un seul morceau au
premier coup de sonnerie. Qui mettent en route le café et se dirigent tout
droit sous la douche. Je ne suis pas de ces gens là, le serait certainement
jamais. Ma tête pleine de rêverie, mes pieds enkilosés de la veille, mon corps
anesthésié je ne suis au matin qu'un puzzle décomposé. Un pincement plus fort,
je sursaute, tombe éparpillé aux pieds du lit.
La journée commence.
Les choses sucrées fondent sous la langue, elles sont
comme une caresse amoureuse. Ici, les gens aiment les choses sucrées. Parfois
croquantes, parfois sablées, elles nous envahissent comme un bonheur inavoué.
Elles sont pour ceux qui savent les apprécier un cadeau de remerciemement.
A quoi ? Au simple fait de les aimer.
Les ruelles s'éveillent lentement. Elles sont une petite sève hivernale
s'accrochant au printemps. Le soleil pas encore brûlant emprunte de timides obliques.
Les ombres s'échappent tels des vieillards traînant leur banc. Les
gens passent et repassent les mains chargées de petits paquets.
Les différences se côtoient sans mots
dire. Parfois elles se jugent. Parfois elles se jalousent.
Existence de ceux qui la regardent passer, mirage inachevé où volent des
illusions tronquées, image nonchalante où se pâment les jours à venir.
Leur cri se chante au rythme du bendir ou de la derbouka. Assis ils observent
sans relâche un arrêt de bus désertique. Ils attendent les ailes de celles au
parfait visage,la passante au visage visa.
Un jour de printemps elle descendra ici la belle étrangère venue du pays de mes
rêves. Pourquoi cet arrêt plutôt qu'un autre? Il m'a répondu : cadeau de dieu.
Il y a ceux et celles qui touchent des corps usés aux premières lueurs
d'une nuit éteinte. Leur acte se paye d'un argent à valeur oubliée. Leur amour
est inexistant. Ils se frottent violemment peau contre corps. Ils se bouffent
comme un met défendu.Caresse maladroite, tendresse interdite, ils vivent reclus
en soif de curiosité et d'apprentissage.
Plus tard ils se recroiseront sans un regard sans un mot.
Ils mangent à pleines dents une vie désarmée de sens où seul
les paroles aimantes racontent un semblant quelque chose. Ils rêvent
comme leurs grands frêres de partir là bas, où tout le monde veut aller.Partir au
delà du détroit pour revenir un jour sans doute, riche et fier d'être parvenu.
Légende : (de haut en bas) Les dunes de l'Erg Chebbi de Merzouga, Médina de Tétouan, Impasse à Chefchaouen, Rue de Chaouen, Tanneurs, Tanneries de Fès, Le vieux pêcheur d'Essaouira, Pêcheur d'Essaouira, L'enfant seul.

